jeudi 23 octobre 2008

L'Amérique en perte de vitesse ?


“America’s Edge: A Global Country in a Global Century” - By Anne-Marie Slaughter - Remarque Lecture, Oct. 23 2008 at NYU, School of Law.


"They're going to bury us" / "Ils vont nous enterrer". Anne-Marie Slaughter, professeur à Princeton, n'y va pas de main morte pour introduire, ce jour-là, son exposé devant le public de la New York University School of Law. Cette phrase choc n'est bien évidemment pas de cette universitaire renommée et distinguée ; non, le cri de détresse qu'elle nous rapporte sort tout droit de la bouche de sa mère, venue lui rendre visite l'année dernière à Shangaï, nous explique-t-elle.

L'Amérique qui s'apprête à voter dans une semaine est comme saisie de panique à l'idée de laisser filer le leadership mondial vers les puissances émergentes de l'Est. La question est latente dans cette campagne électorale, qui depuis les secousses financières de cet automne a pris un tour particulier. La crise actuelle, économique, ne marque-t-elle bien au-delà un krach intellectuel et moral, prélude au déclin du monde anglo-saxon, comme l'expliquait Pascal Bruckner il y a quelques jours devant un public pas vraiment décidé à l'accepter ?

Cette thèse trouve bien évidemment un écho tout particulier en France, où l'on se plaît peut-être (secrètement ?) à s'imaginer l'hyperpuissance à genoux, à son tour condamnée à n'envisager l'avenir que la peur au ventre, hantée par la nostalgie de la grandeur passée.

Heureusement pour le débat d'idées, il reste ici-même aux Etats-Unis des esprits persuadés que la première puissance mondiale dispose des meilleures cartes à jouer qui soient dans les décennies à venir. C'est le cas d'Anne-Marie Slaughter. Pour elle, le XXIème siècle ne peut être post-américain dans la mesure où le monde à venir sera un monde de réseaux. "La figure de Mohammed Atta, instigateur des attentats du 11 septembre, est là pour nous le montrer : aujourd'hui, celui qui rafle la mise est celui qui a plus de réseaux et de connections que les autres". Et à en croire Anne-Marie Slaughter, à ce petit jeu là, les Etats-Unis restent les plus en pointe.

Nourrie par une tradition d'immigration continue qui fait aujourd'hui d'elle la nation multicuturelle par excellence, sans commune mesure dans le monde, l'Amérique commence par ailleurs à s'intéresser en retour au monde étranger -jusque là son grand point faible. C'est tout le moins ce qu'indiquent les études récentes menées sur la jeune génération : pour la première fois, 50% des 18-29 ans indiquent avoir des amis à l'étranger, indique Anne-Marie Slaughter.

Plus généralement, l'Occident, en pointe sur les nouvelles technologies et adossé à des valeurs libérales, n'a pas perdu d'avance, dans la mesure où demain, le plus puissant sera le plus "connecté", en "réseaux", et non pas le plus "dominant" au sens classique des rapports de force entre Etats.

Tout cela n'est pas sans m'évoquer l'eau tiède naïvement progressiste qui m'était parfois servie en cours d'"Espace Mondial" à Sciences Po. Mais Slaughter souligne à juste titre les limites auxquelles s'affronteront un jour ou l'autre les puissance émergentes non ancrées dans la culture libérale : comment prétendre au leadership dans un monde à l'horizontal, où la puissance passe par la faculté de s'entourer d'une myriade de structures autonomes et créatrices à part égales de richesse, si l'on n'est pas capable de rompre avec le fonctionnement hiérarchique ? En d'autres termes, comment un pays autoritaire comme la Chine pourra-il poursuivre sa progression dans ce nouveau monde dont le principe même d'organisation trouve peut-être dans l'Internet sa meilleure incarnation ?

En jouant avec les mots, on pourrait reformuler la thèse de Slaughter et dire que tout pays souhaitant "challenger" le leadership américain doit d'abord commencer par accepter que soient "challengées" en son sein ses projets, ses dirigeants et ses propres certitudes.

Ce rappel aux vertus des valeurs individualistes et libérales n'est-il que la manifestation d'un Occident crispé à l'idée de perdre la face, tentant en vain de bander les muscles ? "Vous savez, je me souviens que dans les années 1990, on lisait déjà les mêmes articles qu'aujourd'hui sur le déclin de l'Amérique. A l'époque, c'était le Japon qui devait prendre le relais. Avec le recul, voyez qui a dominé la fin du XXème siècle".

"Seulement, les Etats-Unis ont un problème à régler : les inégalités sont immenses, et le rêve américain de mobilité sociale peine à trouver une existence tangible." Il n'en fallait pas plus pour qu'Obama s'invite dans la conférence- à demi-mot, au détour d'un clin d'œil implicite d'Anne-Marie Slaughter, qui régalera l'assistance et provoquera quelques applaudissements.

A l'issue de la présentation, je relève -enfin- la tête de mon calepin noirci à n'en plus finir, et tandis que les questions commencent à fuser dans la salle, je m'aperçois que l'universitaire de Princeton n'a quasiment pas fait référence à l'Europe au cours son exposé sur le monde de demain. Sautant sur le micro pour faire remarquer à l'invitée du jour son grossier oubli, un jeune italien tente bien de faire entendre la voix du Vieux Continent le temps d'une question. Mais il est déjà bien tard. Il est des silences qui en disent long.

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