dimanche 2 novembre 2008

Bas les masques


Scène étonnante, vendredi soir, au Loews Hotel, au moment où Christie prend congé de moi quelques minutes. Etourdi par une riche première heure de discussion avec cette femme d'une quarantaine d'années, je prends enfin le temps de savourer le cadre du salon cossu où nous nous sommes donné rendez-vous. A quelques mètres de moi, je crois reconnaître le nageur Michael Phelps en tenue olympique. Un homme, vêtu d'un bonnet de bain, lunettes de piscine remontées sur le front, boit un verre avec ses amis, tout aussi étrangement vêtus. Pas de doute, la fête d'Halloween s'est invitée jusque dans ce recoin sophistiqué de l'Upper East Side, sans que ni les serveurs, ni l'assistance n'y trouvent rien à redire.

Au retour de Christie, quelques minutes plus tard, j'ai déjà eu le temps de noircir mon carnet : pourquoi pareille scène est-elle si peu probable dans un lieu chic à Paris ? Plus pudique, le parisien se doit de sauver les apparences, sans exception aucune. Jouer ainsi avec les codes vestimentaires, ce serait sans doute pour lui prendre le risque de déchoir à son rang, et ne pas faire honneur au lieu qui l'accueille. La légèreté qui s'invite jusque dans ce salon, à la table de ces trentenaires déguisés, et la folie qui gagne ce soir-là les rues de Manhattan, tous âges et toutes positions sociales confondues - ce tableau n'est pas sans me laisser penser que notre vieux pays, pourtant épris de révolutions, reste profondément étranger à un certain versant de l'égalité entre les hommes.

La femme qui me fait de nouveau face enseigne la littérature. Ce soir-là, nous échangerons sur tout - la France et les Etats-Unis, bien sûr, mais aussi les romans de David Lodge, les voyages et ces amours naissants qui parfois vous filent entre les doigts.

C'est par le biais de la politique, fil directeur de notre entrevue, que nous franchirons ensemble les barrières de l'intime. Il y a deux ans, au cours d'un séminaire de quinze jours en Afrique, Christie faisait la connaissance d'un Américain somme toute semblable à elle : diplômé et épris de livres. Mais noir de peau-"mixed" corrige-t-elle instantanément. L'histoire ne survivra pas au vol retour, mais aujourd'hui encore, elle ne peut s'empêcher de se demander, devant moi, ce qu'il serait advenu si ce garçon, si différent, l'avait suivi à New York, dans sa nébuleuse conservatrice, blanche, aisée et... républicaine.

En ce soir d'Halloween et à quelques heures de l'élection, Christie ne tarde pas à tomber le masque. "Il y a de bonnes idées chez chacun des candidats, mais je vais voter Mac Cain".

Progressiste sur le plan des moeurs, elle s'apprête pourtant à voter mardi pour le ticket républicain. Sur le plan économique, les idées d'Obama ne passent pas : "Je ne suis pas d'accord avec les politiques d'assistance et de redistribution qu'il propose. Cela va conduire en quelque sorte à punir les gens qui réussissent". L'argumentaire conservateur est bien rôdé. Lorsque je lui demande si les républicains doivent redouter les idées d'Obama, dont je juge le discours modéré, elle n'a pas tôt fait de m'opposer "ses prises de position au Sénat, très marquées à gauche ces quatre dernières années".

Je repense à l'article intitulé "Obama's leftism" ("Le gauchisme d'Obama"), paru dans le numéro Commentary du mois d'octobre, où Joshua Muravchik use du même argument -propos d'autant moins convaincant que, dans ce même réquisitoire, l'éditorialiste conservateur en est rendu, pour étayer son propos, à fouiner dans le passé du candidat démocrate à la recherche de supposées fréquentations.

Malgré le secret plaisir que j'ai toujours eu, ces dernières années, à lire la presse conservatrice dans le dos de Saint-Germain-des-Près, il m'est impossible mordre. Tout cela me semble aussi grotesque que lorsque Sarah Palin traite Obama de "socialist". Jadis critique de la gauche américaine et de son homologue française, figées l'une comme l'autre dans leurs certitudes "politiquement correctes", je ne peux m'empêcher de constater qu'aujourd'hui, dans cette campagne américaine, l'idéologie est à droite.

Je ne ferai pourtant pas état de mon opinion devant Christie. Etonnement, car pourtant tout s'y prête. "J'aime la France parce qu'il y est possible de débattre de la politique sans se fâcher à jamais" m'explique-t-elle. Christie est moins affiliée au parti républicain par idéologie que par héritage familial. Sa mère est une militante active née dans le Sud profond, encore très imprégnée de la culture de la ségrégation. "Pour elle, un noir reste d'abord un nigger ("nègre"). Quand je lui parle de mon souhait d'adopter un enfant quelque part dans le monde, elle me glisse "Tout sauf un Noir !" en rigolant à moitié". On imagine aisément comment aurait réagi la mère face à sa fille de retour à New York avec un petit ami au teint basané.

"Cette histoire d'amour avortée m'a donné à réfléchir, mais plus encore l'expérience que j'ai vécu en Afrique, au moment où je rencontrais cet homme. A mon retour dans l'Upper East Side, je me suis rendu compte à quel point je vivais dans un monde particulier. Un monde de Blancs". Aujourd'hui encore, Christie avoue ne pas avoir d'amis Noirs. "Est-ce le fruit d'une exclusion a priori ? Je ne crois pas. C'est seulement, je crois, une question de culture et de mode de vie. Les choses se font d'elles-mêmes, il n'y a pas forcément d'intentions racistes là derrière". Professeur dans le quartier populaire de Staten Island, elle enseigne à ces adolescents issus de la première "post-color generation", pour qui les origines de chacun comptent peu. "Je n'irai pas aussi loin qu'eux. Pour moi, Obama reste un Noir. Mais il a le souci du pays, et dispose des qualités requises pour le job de Président" explique-t-elle.

La question raciale est le sujet brûlant de cette Amérique en élection. Pays au mille ghettos, mais où vous pouvez aussi, chose incroyable pour un français, croiser un Noir, chaînes en or autour du cou et casquette sur le front, assis au comptoir d'un bar de hard-rock peuplé de Blancs.

Je repense à l'anecdote que me confiais mon amie Laura quelques heures plus tôt dans la journée. "J'étais l'autre jour en voiture avec mon petit neveu du Connecticut. Et tu sais ce qu'il ma confié ? Si Obama gagne, il va tuer tous les Blancs". Laura s’est elle aussi décidée à tomber le masque. Jamais ne m’en dira-t-elle autant sur ses opinions politiques qu’en cet après-midi étonnamment chaud précédant Halloween et mon rendez-vous du Loews Hotel. "Bush est un criminel" lâche-t-elle, quand je lui demande pourquoi elle s'apprête à voter pour Obama. "En 2004, je me suis accroché violemment avec des membres de ma famille, supporters de Bush". Ceux qui, peut-être, ont soufflé pareilles horreurs à l'oreille de ce gamin de sept ans..."J'avais pourtant voté pour lui en 2000. Mais c'était avant le 11 septembre, et tout ce qui s'en est suivi".

C'est la première fois depuis le début de mon séjour que j'ai l'occasion de parler de l'événement avec quelqu'un de New York. "C'était une journée magnifique, baignée de lumière. Les sirènes d'ambulances tournoyaient de façon incessante en bas de ma rue. J'habitais downtown, sur la troisième avenue, et n'avait pas de difficulté à apercevoir depuis chez moi les Twin Towers en feu. Une de mes amies y travaillait. Je l'ai eu au téléphone au moment même où elle descendait les escaliers. Elle a survécu, mais certains ont trop hésité, tardant à évacuer leurs départements aux autres étages..."

Laura vient de tomber le masque et plus rien ne l'arrêtera. Sa langue se délie, et elle m'emporte sur un terrain auquel je ne m'attendais pas. "Je ne crois pas à la théorie du complot mais je ne crois un instant qu'un immeuble de ce type puisse..." La voilà lancée dans une explication dont je pensais l'écho limité à ce petit monde de beurs déclassés que je croise dans les restaurants universitaires, à Paris. Non loin de là, David, notre hôte, un ami franco-américain trader à Wall-Street, surenchérit. Cette fois-ci, il s'agit des origines douteuses de la crise financière. "J'ai peine à croire que les dirigeants américains n'aient pu mieux la traiter. Paulson a quand même fait sa thèse sur la crise de 1929 " me confie-t-il.

Encore sous le choc des propos de Laura et étourdi par l'alcool qui coule à flot dans l'appartement de David, j'ai peine à croire tout ce que j'entends. En repartant sur Spring Street, je me remémore la discussion que j'avais eue quelques jours plus tôt avec Joseph, un journaliste de Harlem, qui parlait lui de "prise d'otage" sur la Constitution au sujet de la présidence Bush.

La violence de tous ces mots tourbillonne dans ma tête. Dans le métro qui mène dans l'Upper East Side, où je ferai connaissance avec Christie quelques minutes plus tard, le costume de la passagère assise à mes côtés est tout aussi déconcertant que le tableau que j'emporte avec moi : celui d'une nation où le ressentiment contre les élites dirigeantes gagne jusque dans les franges les plus éduquées de l’Amérique.

2 commentaires:

Anonyme a dit…

Merci Julien de nous faire partager tes instants, tes rencontres au coeur de New York.
J'ai hâte de te lire après le moment historique , révolutionnaire (?) de ce mardi 4 novembre 2008...

Affectueusement

Marie

Anonyme a dit…

Il est vrai qu'a Halloween, les gens n'ont pas honte de s'amuser, se deguisser, meme dans des lieux tres chic de NYC, mais attention, seulement pour Halloween.
Mais il est aussi vrai que l'americain moyen est bien different de L'Europeen moyen, au point ou faire une comparaison n'est pas permis.