samedi 8 novembre 2008

Retour sur "Election Day"


Mardi dernier, quelques heures avant le verdict des urnes, c'est non sans ressentir un certain malaise que je me rends à Harlem - quartier historique s'il en est, pour une soirée qui s'annonce l'être tout autant. Comment ne pas verser dans l'attendu, le préfabriqué ? Les rédactions du monde entier s'apprêtent à abreuver les téléspectateurs de scènes de liesse sur Lenox Avenue ou la 125ème rue.

Ce soir-là, j'ai rendez-vous un peu plus haut, à hauteur de la 132ème, chez Joseph, mon ami journaliste. "Une vieille dame jadis engagée au côté de Martin Luther King habite en-dessous de chez moi. On pourrait aller lui rendre visite et assister à la soirée électorale avec elle" me suggérait-il quelques jours plus tôt. L'idée est séduisante. Un brin moins "kitsch" qu'un reportage dans les rues de Harlem, entre trois caméras et deux stands à l'effigie d'Obama - même si je ne serai pas le seul, ce 4 novembre au soir, carte de presse en poche, à passer la soirée dans le salon d'une "historique" du mouvement pour l'égalité des droits.

Engagé par erreur sur une des mille lignes qui, sur ma carte de métro, se chevauchent l’une l’autre, je ne parviendrai que péniblement à m’extirper des méandres du ventre new-yorkais. Le temps de remonter à la surface et d'acheter une bouteille de vin au liquor store - "Ce sera Champagne, en ce qui me concerne !" me glisse une femme, optimiste-, je me retrouve à traverser Harlem, à la recherche de l'immeuble de Joseph et de notre hôte d'un soir, Dorothea.

A quelques encablures de Saint Nicholas Park, les rues sont moins animées et les rares piétons que je croise sont tous Noirs. Une mise en garde plus tard - "Ne traversez pas le parc" me glisse une brigade de police-, et je me mets à esquiver systématiquement tous les passants qui s'approchent de moi. A quelques heures de l'élection historique de Barack Obama, me voilà à jouer les mauvais rôles d'un de ces cas d'école dont la sociologie américaine a le secret. Les statistiques prouvent en effet que les probabilités de voir un Blanc changer de trottoir montent en flèche dès qu'un Noir se profile à l'horizon - c'est du moins ce dont je crois me souvenir d'un exposé de l'excellent Daniel Sabbagh (1), il y a quelques années.

Dorothea, chez qui je trouve refuge quelques minutes plus tard, porte la mémoire de cette "question noire" qui a tant influé sur le cours de l'histoire des Etats-Unis. Militante de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) depuis la fin des années 1930, elle a connu cette Amérique dont on a peine à reconnaître les traits aujourd'hui.

Vers 23h, lorsque CNN annonce officiellement la victoire d'Obama, Dorothea en croit à peine ses yeux, embués de larme : "Jamais je n'aurais cru cela possible à l'époque. Un Noir Président ? On ne pouvait même pas s'asseoir où l'on voulait dans le bus ! Aujourd'hui, je vois les bénéfices de mon travail. La boucle est bouclée".

Dorothea appartient à la communauté des "African American", tout comme Joseph et son fils Jessie, qui ce soir-là l'aide à nous accueillir. Pourtant, avec l'âge, la couleur de peau de Dorothea est moins évidente que sur les photos ornant son mobilier -comme un clin d'œil de la nature à ce point de vue qu'elle défendra véhément ce soir devant moi : "Obama, c'est la victoire sur cette idée stupide qu'il existerait une sorte de pureté raciale." Joseph, qui écoute attentivement et joue parfois les interprètes entre Dorothea et moi, va dans le même sens : "Le Noir n'existe jamais qu'à travers le regard du Blanc. Il faut relire Toni Morrison". (2)

Comme Dorothea, Joseph a du sang Blanc. Je repense à Lynne, croisée quelques jours plus tôt dans un bar d'East Village, et qui me confiait avoir de très anciennes racines irlandaises. Ce soir-là, j'ai même la surprise d'apprendre de la bouche de Joseph qu'un des membres de sa famille a des origines juives. Paysage surprenant, quand on y pense, vu de France.

"L'ironie, c'est que qu'Obama, né d'un père Kenyan, est, lui, un vrai "African American" ! On m'accole cet adjectif alors que, comme beaucoup ici, mes racines sont depuis longtemps plantées dans le sol des Etats-Unis" s'exclame Dorothea, qui redemande un peu de scotch à Jessie. Gorgées après gorgées, le débit s'accélère et les souvenirs reviennent à la surface. C'est une histoire hantée d'humiliations au quotidien et de violence qui resurgit tout au long de la soirée. En 1955, après le meurtre du petit Emmett Till, 14 ans, dans le Mississippi, il s'en est fallu de peu pour qu'elle renonce, sous la pression de ses amis, à abandonner son poste pour aller militer dans cet Etat du Sud. "J'aurais probablement terminé pendue à un arbre".

Le téléphone sonnera à plusieurs reprises durant la soirée. A l'autre bout du fil, les anciens compagnons de route n'en croient pas non plus leurs yeux. Beaucoup d'entre eux appartiennent à cette frange de la population Noire qui s'est hissée au plus haut. Figure connue pour son engagement à New York, Dorothea était d'ailleurs à deux doigts d'obtenir un poste de ministre à Washington il y a une quinzaine d'années. "Avec la victoire d'Obama, c'est une réalité intégrée depuis longtemps dans une ville comme New York, mais ignorée par beaucoup d'Américains, qui se révèle au grand jour : il existe des milliers de Noirs qui ont réussi dans la vie".

Au moment de quitter Harlem, je laisse un instant de côté la question noire, me demandant s'il n'est pas encore une autre leçon à tirer de cette élection. La victoire du candidat démocrate n'a jamais vraiment fait de doute pour moi, malgré l'incertitude planant sur les sondages du candidat Noir -la majorité d'Américains est probablement moins obsédée par la couleur de peau d'Obama qu'on ne peut l'être sur les bancs de la Sorbonne ou de Columbia ; non, ce qui fait vraiment sens à mes yeux, au-delà du racial issue, c'est ce rêve américain qui donne encore signe de vie -malgré tout.

Obama était encore inconnu du grand public il y a deux ans. Plus qu'un métisse, c'est un outsider. Je ne peux m'empêcher de faire le lien avec tout ce que j'ai vécu jusqu'à présent ici, au jour le jour, au cours de mes pérégrinations. Etre un parfait inconnu n'est point un handicap dans ce pays. Point besoin d'abattre ce mur de méfiance si caractéristique des moeurs parisiennes. Point besoin d'être nécessairement introduit par quelqu'un, de s'être fait connaître de longue date.

Elargissons notre perspective au monde du travail et à la politique : point besoin d'avoir à faire systématiquement allégeance et de courber l'échine, en attendant que vienne son tour, rendu à l'arbitraire du chef et à la lente marche du temps.

Plusieurs semaines passées à New York, et déjà en moi cette certitude qu'être "nouveau" fait moins problème ici que dans l'Ancien Monde. Des milliers d'Américains ont donné de leur temps et de leur argent à un junior de la politique, entré sur la scène nationale il y a à peine quatre ans. Parfois en proie au pire conformisme, l'Amérique reste ce pays où règne une redoutable indépendance d'esprit. L'élection d'Obama en est la preuve vivante. Rêve américain, quand tu nous tiens...


(1) Directeur de recherche au CERI, et spécialiste de la question des minorités aux Etats-Unis, Daniel Sabbagh est notamment l'auteur de L'Egalité par le droit : les paradoxes de la discrimination positive aux Etats-Unis (Economica, 2003)

(2) Playing In The Dark. Whiteness And The Literary Imagination (1992)

dimanche 2 novembre 2008

Bas les masques


Scène étonnante, vendredi soir, au Loews Hotel, au moment où Christie prend congé de moi quelques minutes. Etourdi par une riche première heure de discussion avec cette femme d'une quarantaine d'années, je prends enfin le temps de savourer le cadre du salon cossu où nous nous sommes donné rendez-vous. A quelques mètres de moi, je crois reconnaître le nageur Michael Phelps en tenue olympique. Un homme, vêtu d'un bonnet de bain, lunettes de piscine remontées sur le front, boit un verre avec ses amis, tout aussi étrangement vêtus. Pas de doute, la fête d'Halloween s'est invitée jusque dans ce recoin sophistiqué de l'Upper East Side, sans que ni les serveurs, ni l'assistance n'y trouvent rien à redire.

Au retour de Christie, quelques minutes plus tard, j'ai déjà eu le temps de noircir mon carnet : pourquoi pareille scène est-elle si peu probable dans un lieu chic à Paris ? Plus pudique, le parisien se doit de sauver les apparences, sans exception aucune. Jouer ainsi avec les codes vestimentaires, ce serait sans doute pour lui prendre le risque de déchoir à son rang, et ne pas faire honneur au lieu qui l'accueille. La légèreté qui s'invite jusque dans ce salon, à la table de ces trentenaires déguisés, et la folie qui gagne ce soir-là les rues de Manhattan, tous âges et toutes positions sociales confondues - ce tableau n'est pas sans me laisser penser que notre vieux pays, pourtant épris de révolutions, reste profondément étranger à un certain versant de l'égalité entre les hommes.

La femme qui me fait de nouveau face enseigne la littérature. Ce soir-là, nous échangerons sur tout - la France et les Etats-Unis, bien sûr, mais aussi les romans de David Lodge, les voyages et ces amours naissants qui parfois vous filent entre les doigts.

C'est par le biais de la politique, fil directeur de notre entrevue, que nous franchirons ensemble les barrières de l'intime. Il y a deux ans, au cours d'un séminaire de quinze jours en Afrique, Christie faisait la connaissance d'un Américain somme toute semblable à elle : diplômé et épris de livres. Mais noir de peau-"mixed" corrige-t-elle instantanément. L'histoire ne survivra pas au vol retour, mais aujourd'hui encore, elle ne peut s'empêcher de se demander, devant moi, ce qu'il serait advenu si ce garçon, si différent, l'avait suivi à New York, dans sa nébuleuse conservatrice, blanche, aisée et... républicaine.

En ce soir d'Halloween et à quelques heures de l'élection, Christie ne tarde pas à tomber le masque. "Il y a de bonnes idées chez chacun des candidats, mais je vais voter Mac Cain".

Progressiste sur le plan des moeurs, elle s'apprête pourtant à voter mardi pour le ticket républicain. Sur le plan économique, les idées d'Obama ne passent pas : "Je ne suis pas d'accord avec les politiques d'assistance et de redistribution qu'il propose. Cela va conduire en quelque sorte à punir les gens qui réussissent". L'argumentaire conservateur est bien rôdé. Lorsque je lui demande si les républicains doivent redouter les idées d'Obama, dont je juge le discours modéré, elle n'a pas tôt fait de m'opposer "ses prises de position au Sénat, très marquées à gauche ces quatre dernières années".

Je repense à l'article intitulé "Obama's leftism" ("Le gauchisme d'Obama"), paru dans le numéro Commentary du mois d'octobre, où Joshua Muravchik use du même argument -propos d'autant moins convaincant que, dans ce même réquisitoire, l'éditorialiste conservateur en est rendu, pour étayer son propos, à fouiner dans le passé du candidat démocrate à la recherche de supposées fréquentations.

Malgré le secret plaisir que j'ai toujours eu, ces dernières années, à lire la presse conservatrice dans le dos de Saint-Germain-des-Près, il m'est impossible mordre. Tout cela me semble aussi grotesque que lorsque Sarah Palin traite Obama de "socialist". Jadis critique de la gauche américaine et de son homologue française, figées l'une comme l'autre dans leurs certitudes "politiquement correctes", je ne peux m'empêcher de constater qu'aujourd'hui, dans cette campagne américaine, l'idéologie est à droite.

Je ne ferai pourtant pas état de mon opinion devant Christie. Etonnement, car pourtant tout s'y prête. "J'aime la France parce qu'il y est possible de débattre de la politique sans se fâcher à jamais" m'explique-t-elle. Christie est moins affiliée au parti républicain par idéologie que par héritage familial. Sa mère est une militante active née dans le Sud profond, encore très imprégnée de la culture de la ségrégation. "Pour elle, un noir reste d'abord un nigger ("nègre"). Quand je lui parle de mon souhait d'adopter un enfant quelque part dans le monde, elle me glisse "Tout sauf un Noir !" en rigolant à moitié". On imagine aisément comment aurait réagi la mère face à sa fille de retour à New York avec un petit ami au teint basané.

"Cette histoire d'amour avortée m'a donné à réfléchir, mais plus encore l'expérience que j'ai vécu en Afrique, au moment où je rencontrais cet homme. A mon retour dans l'Upper East Side, je me suis rendu compte à quel point je vivais dans un monde particulier. Un monde de Blancs". Aujourd'hui encore, Christie avoue ne pas avoir d'amis Noirs. "Est-ce le fruit d'une exclusion a priori ? Je ne crois pas. C'est seulement, je crois, une question de culture et de mode de vie. Les choses se font d'elles-mêmes, il n'y a pas forcément d'intentions racistes là derrière". Professeur dans le quartier populaire de Staten Island, elle enseigne à ces adolescents issus de la première "post-color generation", pour qui les origines de chacun comptent peu. "Je n'irai pas aussi loin qu'eux. Pour moi, Obama reste un Noir. Mais il a le souci du pays, et dispose des qualités requises pour le job de Président" explique-t-elle.

La question raciale est le sujet brûlant de cette Amérique en élection. Pays au mille ghettos, mais où vous pouvez aussi, chose incroyable pour un français, croiser un Noir, chaînes en or autour du cou et casquette sur le front, assis au comptoir d'un bar de hard-rock peuplé de Blancs.

Je repense à l'anecdote que me confiais mon amie Laura quelques heures plus tôt dans la journée. "J'étais l'autre jour en voiture avec mon petit neveu du Connecticut. Et tu sais ce qu'il ma confié ? Si Obama gagne, il va tuer tous les Blancs". Laura s’est elle aussi décidée à tomber le masque. Jamais ne m’en dira-t-elle autant sur ses opinions politiques qu’en cet après-midi étonnamment chaud précédant Halloween et mon rendez-vous du Loews Hotel. "Bush est un criminel" lâche-t-elle, quand je lui demande pourquoi elle s'apprête à voter pour Obama. "En 2004, je me suis accroché violemment avec des membres de ma famille, supporters de Bush". Ceux qui, peut-être, ont soufflé pareilles horreurs à l'oreille de ce gamin de sept ans..."J'avais pourtant voté pour lui en 2000. Mais c'était avant le 11 septembre, et tout ce qui s'en est suivi".

C'est la première fois depuis le début de mon séjour que j'ai l'occasion de parler de l'événement avec quelqu'un de New York. "C'était une journée magnifique, baignée de lumière. Les sirènes d'ambulances tournoyaient de façon incessante en bas de ma rue. J'habitais downtown, sur la troisième avenue, et n'avait pas de difficulté à apercevoir depuis chez moi les Twin Towers en feu. Une de mes amies y travaillait. Je l'ai eu au téléphone au moment même où elle descendait les escaliers. Elle a survécu, mais certains ont trop hésité, tardant à évacuer leurs départements aux autres étages..."

Laura vient de tomber le masque et plus rien ne l'arrêtera. Sa langue se délie, et elle m'emporte sur un terrain auquel je ne m'attendais pas. "Je ne crois pas à la théorie du complot mais je ne crois un instant qu'un immeuble de ce type puisse..." La voilà lancée dans une explication dont je pensais l'écho limité à ce petit monde de beurs déclassés que je croise dans les restaurants universitaires, à Paris. Non loin de là, David, notre hôte, un ami franco-américain trader à Wall-Street, surenchérit. Cette fois-ci, il s'agit des origines douteuses de la crise financière. "J'ai peine à croire que les dirigeants américains n'aient pu mieux la traiter. Paulson a quand même fait sa thèse sur la crise de 1929 " me confie-t-il.

Encore sous le choc des propos de Laura et étourdi par l'alcool qui coule à flot dans l'appartement de David, j'ai peine à croire tout ce que j'entends. En repartant sur Spring Street, je me remémore la discussion que j'avais eue quelques jours plus tôt avec Joseph, un journaliste de Harlem, qui parlait lui de "prise d'otage" sur la Constitution au sujet de la présidence Bush.

La violence de tous ces mots tourbillonne dans ma tête. Dans le métro qui mène dans l'Upper East Side, où je ferai connaissance avec Christie quelques minutes plus tard, le costume de la passagère assise à mes côtés est tout aussi déconcertant que le tableau que j'emporte avec moi : celui d'une nation où le ressentiment contre les élites dirigeantes gagne jusque dans les franges les plus éduquées de l’Amérique.

jeudi 23 octobre 2008

L'Amérique en perte de vitesse ?


“America’s Edge: A Global Country in a Global Century” - By Anne-Marie Slaughter - Remarque Lecture, Oct. 23 2008 at NYU, School of Law.


"They're going to bury us" / "Ils vont nous enterrer". Anne-Marie Slaughter, professeur à Princeton, n'y va pas de main morte pour introduire, ce jour-là, son exposé devant le public de la New York University School of Law. Cette phrase choc n'est bien évidemment pas de cette universitaire renommée et distinguée ; non, le cri de détresse qu'elle nous rapporte sort tout droit de la bouche de sa mère, venue lui rendre visite l'année dernière à Shangaï, nous explique-t-elle.

L'Amérique qui s'apprête à voter dans une semaine est comme saisie de panique à l'idée de laisser filer le leadership mondial vers les puissances émergentes de l'Est. La question est latente dans cette campagne électorale, qui depuis les secousses financières de cet automne a pris un tour particulier. La crise actuelle, économique, ne marque-t-elle bien au-delà un krach intellectuel et moral, prélude au déclin du monde anglo-saxon, comme l'expliquait Pascal Bruckner il y a quelques jours devant un public pas vraiment décidé à l'accepter ?

Cette thèse trouve bien évidemment un écho tout particulier en France, où l'on se plaît peut-être (secrètement ?) à s'imaginer l'hyperpuissance à genoux, à son tour condamnée à n'envisager l'avenir que la peur au ventre, hantée par la nostalgie de la grandeur passée.

Heureusement pour le débat d'idées, il reste ici-même aux Etats-Unis des esprits persuadés que la première puissance mondiale dispose des meilleures cartes à jouer qui soient dans les décennies à venir. C'est le cas d'Anne-Marie Slaughter. Pour elle, le XXIème siècle ne peut être post-américain dans la mesure où le monde à venir sera un monde de réseaux. "La figure de Mohammed Atta, instigateur des attentats du 11 septembre, est là pour nous le montrer : aujourd'hui, celui qui rafle la mise est celui qui a plus de réseaux et de connections que les autres". Et à en croire Anne-Marie Slaughter, à ce petit jeu là, les Etats-Unis restent les plus en pointe.

Nourrie par une tradition d'immigration continue qui fait aujourd'hui d'elle la nation multicuturelle par excellence, sans commune mesure dans le monde, l'Amérique commence par ailleurs à s'intéresser en retour au monde étranger -jusque là son grand point faible. C'est tout le moins ce qu'indiquent les études récentes menées sur la jeune génération : pour la première fois, 50% des 18-29 ans indiquent avoir des amis à l'étranger, indique Anne-Marie Slaughter.

Plus généralement, l'Occident, en pointe sur les nouvelles technologies et adossé à des valeurs libérales, n'a pas perdu d'avance, dans la mesure où demain, le plus puissant sera le plus "connecté", en "réseaux", et non pas le plus "dominant" au sens classique des rapports de force entre Etats.

Tout cela n'est pas sans m'évoquer l'eau tiède naïvement progressiste qui m'était parfois servie en cours d'"Espace Mondial" à Sciences Po. Mais Slaughter souligne à juste titre les limites auxquelles s'affronteront un jour ou l'autre les puissance émergentes non ancrées dans la culture libérale : comment prétendre au leadership dans un monde à l'horizontal, où la puissance passe par la faculté de s'entourer d'une myriade de structures autonomes et créatrices à part égales de richesse, si l'on n'est pas capable de rompre avec le fonctionnement hiérarchique ? En d'autres termes, comment un pays autoritaire comme la Chine pourra-il poursuivre sa progression dans ce nouveau monde dont le principe même d'organisation trouve peut-être dans l'Internet sa meilleure incarnation ?

En jouant avec les mots, on pourrait reformuler la thèse de Slaughter et dire que tout pays souhaitant "challenger" le leadership américain doit d'abord commencer par accepter que soient "challengées" en son sein ses projets, ses dirigeants et ses propres certitudes.

Ce rappel aux vertus des valeurs individualistes et libérales n'est-il que la manifestation d'un Occident crispé à l'idée de perdre la face, tentant en vain de bander les muscles ? "Vous savez, je me souviens que dans les années 1990, on lisait déjà les mêmes articles qu'aujourd'hui sur le déclin de l'Amérique. A l'époque, c'était le Japon qui devait prendre le relais. Avec le recul, voyez qui a dominé la fin du XXème siècle".

"Seulement, les Etats-Unis ont un problème à régler : les inégalités sont immenses, et le rêve américain de mobilité sociale peine à trouver une existence tangible." Il n'en fallait pas plus pour qu'Obama s'invite dans la conférence- à demi-mot, au détour d'un clin d'œil implicite d'Anne-Marie Slaughter, qui régalera l'assistance et provoquera quelques applaudissements.

A l'issue de la présentation, je relève -enfin- la tête de mon calepin noirci à n'en plus finir, et tandis que les questions commencent à fuser dans la salle, je m'aperçois que l'universitaire de Princeton n'a quasiment pas fait référence à l'Europe au cours son exposé sur le monde de demain. Sautant sur le micro pour faire remarquer à l'invitée du jour son grossier oubli, un jeune italien tente bien de faire entendre la voix du Vieux Continent le temps d'une question. Mais il est déjà bien tard. Il est des silences qui en disent long.

lundi 20 octobre 2008

Leçons de réalisme


"Zbigniew Brzezinski and Brent Scowcroft on Foreign Policy Priorities" - Sun, Oct 19, 2008, 7:30pm - Location: Lexington Avenue at 92nd Street Directions - Venue: Kaufmann Concert Hall

Hier soir, les habitués de la prestigieuse institution juive New Yorkaise 92nd Street Y avaient la chance de découvrir deux jeunes talents du monde des relations internationales. C'est par ce bon mot que Richard Haas, directeur du Council on Foreign Relations, accueillait Zbigniew Brzezinski et Brent Scowcroft, respectivement anciens conseillers de Jimmy Carter et de Georges Bush Sr, et auteurs d'un récent essai, America And The World (1).

A quelques jours de l'élection présidentielle, la politique étrangère des Etats-Unis est à l'heure des bilans. Et ce soir là, Georges Bush fils en prend pour son grade. "It's a mess / C'est le bordel" : Brzezinski n'a pas de mots assez forts pour qualifier le legs de l'administration en place. "Je remercie vraiment notre Président de ne pas nous avoir engagé dans une guerre avec l'Iran" poursuit-il, ironique.

Les deux sages qui s'expriment comptent parmi les plus influents représentants de l'école "réaliste". Dans leur viseur, les néoconservateurs, leur idéalisme teinté de morale et leur refus de dialoguer avec certains régimes. En arrière-fond, les dossiers brûlants qui attendent la prochaine administration : Afghanistan, Pakistan, Irak, Iran -dont on entendra pourtant étonnement peu parlé ce soir. "Je ne vois aucun problème à ce qu'on n'ait guère envie de parler avec les gens que l'on n'aime pas. Seulement, vous devez parfois vous affronter à des problèmes avec eux, et c'est comme ça" explique Scowcroft, qui reste aujourd'hui proche d'Henry Kissinger. Et de poursuivre : "En relations internationales, très peu de problèmes ont vocation à être résolus -il s'agit plutôt de faire avec".

Brzezinski est certainement le plus sévère des deux quant au tour pris par la politique étrangère ces dernières années. "Savez-vous que le budget de défense américain est supérieur à tous les budgets des autres pays du monde réunis ?". J'avais pris l'habitude d'entendre prononcer ce chiffre dans des conférences en France, mais il y a ce soir-là quelque chose de particulier à le voir ainsi surgir chez les premiers concernés. Naïvement, je m'attendais peut-être à voir quelques spectateurs sursauter devant cet état de fait si déconcertant en Europe. Mais rien de tout cela. Pas un bruit n'émane de l'assistance, visiblement au fait de la politique américaine de longue date -et bien évidemment acquis à la cause de qui vous savez, ici-même, à New York.

L'actualité politique ne tarde d'ailleurs pas à s'inviter dans les discussions. Sous les applaudissements, Brzezinski chante les louanges d'Obama, dont la vision du monde serait en phase avec le monde "interdépendant, moins en proie aux confrontations directes et frontales", qui, d'après lui, s'ouvre devant nous. Prêchi-prêcha "liberal" ? Progressisme naïf ? Difficile de ne pas le suivre, malgré tout, lorsqu'il souligne combien la vision du monde de John Mc Cain reste figée dans le XXème siècle. Scowcroft approuve, mais pour lui, aucun des deux candidats n'est capable d'incarner une vision digne de ce nom en politique étrangère. "Mc Cain est peut-être plus un homme du passé, mais vous savez plus à quoi vous attendre avec lui qu'avec Obama -tout excellent orateur qu'il soit. Pour moi, cette élection est un dilemme".

On regrettera, avec Richard Haas, que "Joe The Plumber" ne soit pas là pour l'aider à trancher. "Mais, de toute façon, c'est bien connu, vous pouvez toujours courir avant de trouver un plombier à New York."


(1) America And The World. Conversations On The Future Of American Foreign Policy. By Zbigniew Brzezinski and Brent Scowcroft. Moderated by David Ignatius. 291 pages. Basic Books. $27,50.

samedi 18 octobre 2008

Dissonances


En ce samedi matin, exténué par deux semaines de frénésie préparatoire à ce périple fait et refait mille fois dans ma tête, je m’aperçois que toutes les villes du « 9-3 » scintillent sur le panneau lumineux du RER qui me conduit à l’aéroport Charles de Gaulle. Il va falloir s’arrêter prématurément pour attendre un train plus direct et m'éviter ce parcours. Histoire de gagner un peu de temps, et non par souci d’éviter le Blanc-Mesnil ou Drancy : paradoxe du monde « globalisé », c’eût été peut-être été pour moi une source de dépaysement bien plus grande que New York.

Le train tarde, et en fonçant sur mon voisin de quai, j’essaie d’en savoir un peu plus. L’homme avec qui j’engage la discussion part pour Séoul. Dix ans d’avance sur nous en matière de technologies d’information, un dynamisme démographique régional tel que l’on parle, non loin de là, à Shangaï, de « villages » de six millions d’habitants : le tableau dressé par mon compagnon de route me ramène bien vite au malaise qui m’a gagné au fil des préparatifs de ce voyage. Pourquoi New York ? Certes, il y a cette élection décisive et passionnante, mais pourquoi partir tenter ma chance Outre-Atlantique, sur les traces de Tocqueville ou de Tintin en Amérique, au moment même où, pour la première fois depuis deux siècles, les Etats-Unis n’incarnent peut-être plus l’avenir du monde ? Je ne peux m’empêcher de penser à Rachid, Edouard, Fabrice et les autres qui, par écrans interposés, ne cessent de me conter l’Asie (re)naissante qu’ils vivent au quotidien. A l’Ouest, rien de nouveau ?

Mais sur ce quai du RER B, c’est peut-être plus encore le point de départ de mon compagnon de route qui, finalement, m’interpelle. « Cherbourg », « La Manche », « collectivité territoriale » : l’univers qu’il me dessine contraste si profondément avec sa destination finale que j’en ai le vertige. Comme j’ai le vertige, au moment du décollage, lorsque la ville de Melun s’invite sur l’écran de vol de l’avion où, dans quelques heures, on annoncera Boston et New York. La distance entre les mondes me donne le tournis. Elle se joue des kilomètres : Paris - New York n’est peut-être rien à côté de Paris - Melun, Paris - Cherbourg, et Paris - le Blanc-Mesnil. Ou encore Paris - Chalon-sur-Saône, bien évidemment – ma ville natale, dont je n’ai cessé, ces dernières années, de mesurer l’éloignement à la capitale.

Paris, Séoul, Shangaï, New York – et à quelques encablures de chacun de ces centres interconnectés, des populations délaissées en périphérie. La question est devenue centrale dans les démocraties de ce début de XXIème siècle. Nicolas Sarkozy a gagné l’élection présidentielle de 2007 en raflant le vote des classes moyennes éloignées des centres par l’explosion des prix de l’immobilier et menacées par le déclassement. L’élection américaine se jouera aussi sur ce terrain. Le Hérald Tribune de ce jour nous apprend qu’Obama, dans sa dernière ligne droite de campagne, veut reconquérir le vote des « hommes blancs non-diplômés » qui peuplent les zones périurbaines et rurales des Etats-Unis, et dont l’univers socio-politique se situe aux antipodes de l’élite des grandes villes américaines. « Joe The Plumber », ce petit plombier du fin fond des Etats-Unis, est devenu la star de l’élection. Le très élitiste New Yorker, que je dévore à peine installé dans l’avion, a même dépêché un de ses reporters dans l’Ohio, à la rencontre d'habitants ayant perdu toute illusion sur la politique, en proie à une misère tout autant spirituelle que matérielle.

Le rêve américain donne le sentiment d’avoir vécu en ce début de XXIème siècle, pris dans la tourmente de cette crise économique et financière. La mobilité sociale, cet idéal enraciné au plus profond des Etats-Unis, ouvrant la possibilité au serviteur d’un jour d'avoir demain autorité sur son maître– tout ce pour quoi je me suis enthousiasmé cet été, en relisant Tocqueville à travers les livres de Philippe d’Iribarne (1), sonne étonnement faux. Formidable sentiment de contretemps : au moment même où je m'envole Outre-Atlantique à la recherche de cette fluidité qui fait tant défaut à la France, la crise du capitalisme anglo-saxon vient renforcer nos ayatollahs du modèle hexagonal dans leurs certitudes anti-américaines.

« Les Américains sont déprimés » m’explique Catherine, dont le siège jouxte le mien dans l’avion par un heureux hasard. Cette femme d’une cinquantaine d’années a suivi Outre-Atlantique son époux américain il y a une vingtaine d’années. D’abord à New York, et aujourd’hui dans une petite ville de Pennsylvanie. La conversation s’anime et les deux dernières heures de vol sont l’occasion de me délester une bonne fois pour toute de tout ce qui depuis longtemps me pèse sur le cœur : Paris et la sinistrose de longue date qui y règne, la méfiance et l’insupportable système hiérarchique qui y régissent les rapports humains, mais aussi l’étrange sentiment que cette ville, où chacun est comme figé dans une case, n’offre plus la possibilité de me surprendre. Le tableau -forcément noirci- que je dresse interpelle Catherine. « Vous verrez qu’ici, en effet, il y a toujours à saisir ces possibilités qui parfois font défaut en France ». La discussion s’anime, et en moins d’une demi-heure, me voilà déjà convié à un séjour chez elle, avec son mari et ses enfants. Je ne peux m’empêcher de sourire intérieurement en goûtant à cette déconcertante facilité avec laquelle les choses se passent ici-même, Outre-Atlantique, entre parfaits inconnus. « Mais les Américains sont plus pessimistes qu’ils ne l’étaient. Le pays a besoin de changement, les inégalités se sont trop creusées. Et puis le regard sur les Français a changé. Depuis la guerre d’Irak, les gens qui décèlent mon accent français au téléphone me disent : « Que faîtes-vous ici ? » J’ai connu meilleur accueil, les années précédentes ».

« Que faîtes-vous ici ? » Cette question résonne en moi comme un avertissement, une mise en garde. C’est celle que me posera avec insistance l’agent du service d’immigration, quelques minutes plus tard, à l’aéroport de Newark. C’est aussi l’interrogation qu’à ma grande surprise je lirai, quelques heures plus tard, dans les yeux de mes amis Américains au moment de leur expliquer que je suis ici non seulement pour guetter l’Histoire au coin de l'élection présidentielle, mais aussi pour trouver un avenir professionnel. Saisissante dissonance avec la petite musique entraînante et joyeuse à laquelle, malgré la crise actuelle, je m’attendais peut-être, à peine débarqué sur cette piste d'atterrissage forcément plus verte qu’ailleurs.


(1) La logique de l'honneur, Points Seuil, 1993 ; L'étrangeté française, Points Seuil, 2008 ; Penser la diversité du monde, Seuil, 2008.