Mardi dernier, quelques heures avant le verdict des urnes, c'est non sans ressentir un certain malaise que je me rends à Harlem - quartier historique s'il en est, pour une soirée qui s'annonce l'être tout autant. Comment ne pas verser dans l'attendu, le préfabriqué ? Les rédactions du monde entier s'apprêtent à abreuver les téléspectateurs de scènes de liesse sur Lenox Avenue ou la 125ème rue.
Ce soir-là, j'ai rendez-vous un peu plus haut, à hauteur de la 132ème, chez Joseph, mon ami journaliste. "Une vieille dame jadis engagée au côté de Martin Luther King habite en-dessous de chez moi. On pourrait aller lui rendre visite et assister à la soirée électorale avec elle" me suggérait-il quelques jours plus tôt. L'idée est séduisante. Un brin moins "kitsch" qu'un reportage dans les rues de Harlem, entre trois caméras et deux stands à l'effigie d'Obama - même si je ne serai pas le seul, ce 4 novembre au soir, carte de presse en poche, à passer la soirée dans le salon d'une "historique" du mouvement pour l'égalité des droits.
Engagé par erreur sur une des mille lignes qui, sur ma carte de métro, se chevauchent l’une l’autre, je ne parviendrai que péniblement à m’extirper des méandres du ventre new-yorkais. Le temps de remonter à la surface et d'acheter une bouteille de vin au liquor store - "Ce sera Champagne, en ce qui me concerne !" me glisse une femme, optimiste-, je me retrouve à traverser Harlem, à la recherche de l'immeuble de Joseph et de notre hôte d'un soir, Dorothea.
A quelques encablures de Saint Nicholas Park, les rues sont moins animées et les rares piétons que je croise sont tous Noirs. Une mise en garde plus tard - "Ne traversez pas le parc" me glisse une brigade de police-, et je me mets à esquiver systématiquement tous les passants qui s'approchent de moi. A quelques heures de l'élection historique de Barack Obama, me voilà à jouer les mauvais rôles d'un de ces cas d'école dont la sociologie américaine a le secret. Les statistiques prouvent en effet que les probabilités de voir un Blanc changer de trottoir montent en flèche dès qu'un Noir se profile à l'horizon - c'est du moins ce dont je crois me souvenir d'un exposé de l'excellent Daniel Sabbagh (1), il y a quelques années.
Dorothea, chez qui je trouve refuge quelques minutes plus tard, porte la mémoire de cette "question noire" qui a tant influé sur le cours de l'histoire des Etats-Unis. Militante de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) depuis la fin des années 1930, elle a connu cette Amérique dont on a peine à reconnaître les traits aujourd'hui.
Vers 23h, lorsque CNN annonce officiellement la victoire d'Obama, Dorothea en croit à peine ses yeux, embués de larme : "Jamais je n'aurais cru cela possible à l'époque. Un Noir Président ? On ne pouvait même pas s'asseoir où l'on voulait dans le bus ! Aujourd'hui, je vois les bénéfices de mon travail. La boucle est bouclée".
Dorothea appartient à la communauté des "African American", tout comme Joseph et son fils Jessie, qui ce soir-là l'aide à nous accueillir. Pourtant, avec l'âge, la couleur de peau de Dorothea est moins évidente que sur les photos ornant son mobilier -comme un clin d'œil de la nature à ce point de vue qu'elle défendra véhément ce soir devant moi : "Obama, c'est la victoire sur cette idée stupide qu'il existerait une sorte de pureté raciale." Joseph, qui écoute attentivement et joue parfois les interprètes entre Dorothea et moi, va dans le même sens : "Le Noir n'existe jamais qu'à travers le regard du Blanc. Il faut relire Toni Morrison". (2)
Comme Dorothea, Joseph a du sang Blanc. Je repense à Lynne, croisée quelques jours plus tôt dans un bar d'East Village, et qui me confiait avoir de très anciennes racines irlandaises. Ce soir-là, j'ai même la surprise d'apprendre de la bouche de Joseph qu'un des membres de sa famille a des origines juives. Paysage surprenant, quand on y pense, vu de France.
"L'ironie, c'est que qu'Obama, né d'un père Kenyan, est, lui, un vrai "African American" ! On m'accole cet adjectif alors que, comme beaucoup ici, mes racines sont depuis longtemps plantées dans le sol des Etats-Unis" s'exclame Dorothea, qui redemande un peu de scotch à Jessie. Gorgées après gorgées, le débit s'accélère et les souvenirs reviennent à la surface. C'est une histoire hantée d'humiliations au quotidien et de violence qui resurgit tout au long de la soirée. En 1955, après le meurtre du petit Emmett Till, 14 ans, dans le Mississippi, il s'en est fallu de peu pour qu'elle renonce, sous la pression de ses amis, à abandonner son poste pour aller militer dans cet Etat du Sud. "J'aurais probablement terminé pendue à un arbre".
Le téléphone sonnera à plusieurs reprises durant la soirée. A l'autre bout du fil, les anciens compagnons de route n'en croient pas non plus leurs yeux. Beaucoup d'entre eux appartiennent à cette frange de la population Noire qui s'est hissée au plus haut. Figure connue pour son engagement à New York, Dorothea était d'ailleurs à deux doigts d'obtenir un poste de ministre à Washington il y a une quinzaine d'années. "Avec la victoire d'Obama, c'est une réalité intégrée depuis longtemps dans une ville comme New York, mais ignorée par beaucoup d'Américains, qui se révèle au grand jour : il existe des milliers de Noirs qui ont réussi dans la vie".
Au moment de quitter Harlem, je laisse un instant de côté la question noire, me demandant s'il n'est pas encore une autre leçon à tirer de cette élection. La victoire du candidat démocrate n'a jamais vraiment fait de doute pour moi, malgré l'incertitude planant sur les sondages du candidat Noir -la majorité d'Américains est probablement moins obsédée par la couleur de peau d'Obama qu'on ne peut l'être sur les bancs de la Sorbonne ou de Columbia ; non, ce qui fait vraiment sens à mes yeux, au-delà du racial issue, c'est ce rêve américain qui donne encore signe de vie -malgré tout.
Obama était encore inconnu du grand public il y a deux ans. Plus qu'un métisse, c'est un outsider. Je ne peux m'empêcher de faire le lien avec tout ce que j'ai vécu jusqu'à présent ici, au jour le jour, au cours de mes pérégrinations. Etre un parfait inconnu n'est point un handicap dans ce pays. Point besoin d'abattre ce mur de méfiance si caractéristique des moeurs parisiennes. Point besoin d'être nécessairement introduit par quelqu'un, de s'être fait connaître de longue date.
Elargissons notre perspective au monde du travail et à la politique : point besoin d'avoir à faire systématiquement allégeance et de courber l'échine, en attendant que vienne son tour, rendu à l'arbitraire du chef et à la lente marche du temps.
Plusieurs semaines passées à New York, et déjà en moi cette certitude qu'être "nouveau" fait moins problème ici que dans l'Ancien Monde. Des milliers d'Américains ont donné de leur temps et de leur argent à un junior de la politique, entré sur la scène nationale il y a à peine quatre ans. Parfois en proie au pire conformisme, l'Amérique reste ce pays où règne une redoutable indépendance d'esprit. L'élection d'Obama en est la preuve vivante. Rêve américain, quand tu nous tiens...
(1) Directeur de recherche au CERI, et spécialiste de la question des minorités aux Etats-Unis, Daniel Sabbagh est notamment l'auteur de L'Egalité par le droit : les paradoxes de la discrimination positive aux Etats-Unis (Economica, 2003)
(2) Playing In The Dark. Whiteness And The Literary Imagination (1992)