samedi 18 octobre 2008

Dissonances


En ce samedi matin, exténué par deux semaines de frénésie préparatoire à ce périple fait et refait mille fois dans ma tête, je m’aperçois que toutes les villes du « 9-3 » scintillent sur le panneau lumineux du RER qui me conduit à l’aéroport Charles de Gaulle. Il va falloir s’arrêter prématurément pour attendre un train plus direct et m'éviter ce parcours. Histoire de gagner un peu de temps, et non par souci d’éviter le Blanc-Mesnil ou Drancy : paradoxe du monde « globalisé », c’eût été peut-être été pour moi une source de dépaysement bien plus grande que New York.

Le train tarde, et en fonçant sur mon voisin de quai, j’essaie d’en savoir un peu plus. L’homme avec qui j’engage la discussion part pour Séoul. Dix ans d’avance sur nous en matière de technologies d’information, un dynamisme démographique régional tel que l’on parle, non loin de là, à Shangaï, de « villages » de six millions d’habitants : le tableau dressé par mon compagnon de route me ramène bien vite au malaise qui m’a gagné au fil des préparatifs de ce voyage. Pourquoi New York ? Certes, il y a cette élection décisive et passionnante, mais pourquoi partir tenter ma chance Outre-Atlantique, sur les traces de Tocqueville ou de Tintin en Amérique, au moment même où, pour la première fois depuis deux siècles, les Etats-Unis n’incarnent peut-être plus l’avenir du monde ? Je ne peux m’empêcher de penser à Rachid, Edouard, Fabrice et les autres qui, par écrans interposés, ne cessent de me conter l’Asie (re)naissante qu’ils vivent au quotidien. A l’Ouest, rien de nouveau ?

Mais sur ce quai du RER B, c’est peut-être plus encore le point de départ de mon compagnon de route qui, finalement, m’interpelle. « Cherbourg », « La Manche », « collectivité territoriale » : l’univers qu’il me dessine contraste si profondément avec sa destination finale que j’en ai le vertige. Comme j’ai le vertige, au moment du décollage, lorsque la ville de Melun s’invite sur l’écran de vol de l’avion où, dans quelques heures, on annoncera Boston et New York. La distance entre les mondes me donne le tournis. Elle se joue des kilomètres : Paris - New York n’est peut-être rien à côté de Paris - Melun, Paris - Cherbourg, et Paris - le Blanc-Mesnil. Ou encore Paris - Chalon-sur-Saône, bien évidemment – ma ville natale, dont je n’ai cessé, ces dernières années, de mesurer l’éloignement à la capitale.

Paris, Séoul, Shangaï, New York – et à quelques encablures de chacun de ces centres interconnectés, des populations délaissées en périphérie. La question est devenue centrale dans les démocraties de ce début de XXIème siècle. Nicolas Sarkozy a gagné l’élection présidentielle de 2007 en raflant le vote des classes moyennes éloignées des centres par l’explosion des prix de l’immobilier et menacées par le déclassement. L’élection américaine se jouera aussi sur ce terrain. Le Hérald Tribune de ce jour nous apprend qu’Obama, dans sa dernière ligne droite de campagne, veut reconquérir le vote des « hommes blancs non-diplômés » qui peuplent les zones périurbaines et rurales des Etats-Unis, et dont l’univers socio-politique se situe aux antipodes de l’élite des grandes villes américaines. « Joe The Plumber », ce petit plombier du fin fond des Etats-Unis, est devenu la star de l’élection. Le très élitiste New Yorker, que je dévore à peine installé dans l’avion, a même dépêché un de ses reporters dans l’Ohio, à la rencontre d'habitants ayant perdu toute illusion sur la politique, en proie à une misère tout autant spirituelle que matérielle.

Le rêve américain donne le sentiment d’avoir vécu en ce début de XXIème siècle, pris dans la tourmente de cette crise économique et financière. La mobilité sociale, cet idéal enraciné au plus profond des Etats-Unis, ouvrant la possibilité au serviteur d’un jour d'avoir demain autorité sur son maître– tout ce pour quoi je me suis enthousiasmé cet été, en relisant Tocqueville à travers les livres de Philippe d’Iribarne (1), sonne étonnement faux. Formidable sentiment de contretemps : au moment même où je m'envole Outre-Atlantique à la recherche de cette fluidité qui fait tant défaut à la France, la crise du capitalisme anglo-saxon vient renforcer nos ayatollahs du modèle hexagonal dans leurs certitudes anti-américaines.

« Les Américains sont déprimés » m’explique Catherine, dont le siège jouxte le mien dans l’avion par un heureux hasard. Cette femme d’une cinquantaine d’années a suivi Outre-Atlantique son époux américain il y a une vingtaine d’années. D’abord à New York, et aujourd’hui dans une petite ville de Pennsylvanie. La conversation s’anime et les deux dernières heures de vol sont l’occasion de me délester une bonne fois pour toute de tout ce qui depuis longtemps me pèse sur le cœur : Paris et la sinistrose de longue date qui y règne, la méfiance et l’insupportable système hiérarchique qui y régissent les rapports humains, mais aussi l’étrange sentiment que cette ville, où chacun est comme figé dans une case, n’offre plus la possibilité de me surprendre. Le tableau -forcément noirci- que je dresse interpelle Catherine. « Vous verrez qu’ici, en effet, il y a toujours à saisir ces possibilités qui parfois font défaut en France ». La discussion s’anime, et en moins d’une demi-heure, me voilà déjà convié à un séjour chez elle, avec son mari et ses enfants. Je ne peux m’empêcher de sourire intérieurement en goûtant à cette déconcertante facilité avec laquelle les choses se passent ici-même, Outre-Atlantique, entre parfaits inconnus. « Mais les Américains sont plus pessimistes qu’ils ne l’étaient. Le pays a besoin de changement, les inégalités se sont trop creusées. Et puis le regard sur les Français a changé. Depuis la guerre d’Irak, les gens qui décèlent mon accent français au téléphone me disent : « Que faîtes-vous ici ? » J’ai connu meilleur accueil, les années précédentes ».

« Que faîtes-vous ici ? » Cette question résonne en moi comme un avertissement, une mise en garde. C’est celle que me posera avec insistance l’agent du service d’immigration, quelques minutes plus tard, à l’aéroport de Newark. C’est aussi l’interrogation qu’à ma grande surprise je lirai, quelques heures plus tard, dans les yeux de mes amis Américains au moment de leur expliquer que je suis ici non seulement pour guetter l’Histoire au coin de l'élection présidentielle, mais aussi pour trouver un avenir professionnel. Saisissante dissonance avec la petite musique entraînante et joyeuse à laquelle, malgré la crise actuelle, je m’attendais peut-être, à peine débarqué sur cette piste d'atterrissage forcément plus verte qu’ailleurs.


(1) La logique de l'honneur, Points Seuil, 1993 ; L'étrangeté française, Points Seuil, 2008 ; Penser la diversité du monde, Seuil, 2008.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

En effet Julien, le monde est en train de changer, le centre de gravité de la terre a bougé à l'est, en Asie. Ce sera l'enjeu mondial de ce début du siècle.

Comme l'a très bien souligné Eric le Boucher, dans un article paru dans le monde intitulé "le déclin de l'homme blanc", « Le jeu n'est plus gagnant-gagnant, mais à somme nulle. Ce que reçoivent l'Asie et le monde émergent est pris sur la part de l'Occident….Le monde bascule à l'Est, l'Ouest devrait ouvrir les yeux : l'Amérique et l'Europe ont perdu les pouvoirs de leur ancienne suprématie, ils ne doivent plus en conserver l'arrogance ».

La question que je me pose et j'espère que tu m'aidera à trouver un début de réponse grâce à tes articles "si demain Barak Obama est élu, de quelle Amérique va-t-il hériter? Je ne crois pas qu'il va hériter de l'Amérique prospère et en paix qu'a légué Clinton à Bush.

Est ce que Obama ne va pas hériter d'une Amérique ruinée, enlisée dans deux guerres en Irak et en Afghanistan et dont l'image s'est gravement détériorée? Est ce qu'il n'arrive pas trop tard? Ou, est il l'Homme du Destin qui vient reculer ce déclin inexorable des Etats Unis?

J'attends avec impatience de lire la suite de tes articles et de sentir cette ambiance new-yorkaise pré-électorale.
Merci beaucoup
Mohammed Chirani